Savoir lire, écrire, compter… et s’exprimer

(Contenu original publié sur Medium disponible ici )

Nous avons souvent interrogé notre propre parti-pris : que veut dire accompagner l’émergence des talents et des compétences à travers l’expression publique, médiatique ou au sein de l’entreprise quand on est coaches et communicants ?

Nous avons souvent dressé une sorte de liste d’exemples sociaux, culturels ou générationnels pour décrire les fameux « plafonds de verre » qui s’imposent parfois aux individus dans la progression de leurs carrières, comme autant d’archétypes qui finissent par lasser ceux qui les incarnent comme ceux qui les accompagnent. Le « jeune cadre de banlieue » faisant face à la méfiance polie du ComEx de son entreprise, la « femme politique » qui doit en faire dix fois plus pour paraître crédible dans un univers de machos, le « jeune startuper» qui doit se donner des airs de notables établi pour rassurer des investisseurs à la recherche d’innovation mais surtout de sécurité…

Nous pourrions multiplier ces exemples et même les croiser entre eux pour tenter de décrire un maillage de plafonds de verre, de discriminations ou de défiances infondées peu propices au développement d’une société dynamique dans un monde ouvert et fluide.

Sauf que, et cela n’est pas pour autant une victoire ou une source de satisfaction, tous ces exemples sont déjà largement portés à la connaissance du public. Les enjeux induits (discrimination, égalité des chances, etc.) sont déjà illustrés, décrits, conceptualisés, parfois avec talent, par de nombreuses initiatives et autant d’acteurs. Pour ne parler que de l’aspect social, le film-documentaire « A voix haute — la force de la parole » sorti en 2016 et décrivant le travail de l’association Eloquentia pour initier des jeunes de Seine-Saint-Denis à l’usage de la rhétorique est un bon exemple. L’écho qu’a reçu ce film montre à quel point une partie de plus en plus grande des publics concernés mais aussi plus largement de l’opinion publique perçoivent l’importance de cet enjeu.

                                                                                           Affiche du film A voix haute — La force de la parole

Les débats et les discussions denses sur l’égalité femmes-hommes disent aussi, sur un autre sujet, pas seulement une prise de conscience, mais également l’apparition de conditions propices à l’évolution des pratiques et des règles.

La société continuera d’évoluer de façon certaine mais à un rythme bien plus lent que celui de la production des analyses visant à pointer ses inégalités ou ses carences. En attendant un monde meilleur, les individus, quelques soient leurs atouts ou leurs fardeaux doivent mener leurs carrières, évoluer dans un environnement qui offre de plus en plus d’opportunités mais qui, dans sa phase actuelle de mutation, crée de plus en plus d’incertitudes. Pour avancer ils doivent, en plus d’être compétents, savoir désormais exprimer qui ils sont et ce qu’ils veulent. Dans une cacophonie quotidienne de messages et d’interactions, au sein d’un monde du travail sous tension, une parole fragile est un danger pour le parcours professionnel d’un individu.

Donner du sens à son expression c’est donner du sens à son parcours professionnel

Cela fait bientôt 7 ans qu’au sein de notre cabinet nous travaillons sur ces questions. Les publics que nous accompagnons, du monde l’entreprise au secteur public et politique, souhaitent renforcer la qualité de leurs expressions publiques ou médiatiques.

Il est très rare que cette démarche n’engage pas un questionnement de leurs parcours. Non pas pour se lancer dans une sorte de psychanalyse fumeuse mais pour comprendre quelles frictions, quels rapports répétés ont engendré dans leurs expressions des mécanismes de défense ou des attitudes ayant fini par en dégrader la qualité.

La plupart du temps ils viennent chez nous, comme chez nos collègues, avec une demande « technique » : je parle trop vite, je bafouille trop, je me fais facilement déstabiliser… Ce côté technique dans la demande est parfaitement compréhensible. Il est plus aisé de formuler à soi-même un problème d’ordre mécanique plutôt que de poser, lourdement, des constats bien plus délicats à gérer : le doute sur sa légitimité, le sentiment de défiance ressenti vis-à-vis de ce que l’on est ou représente, etc… Et pourtant, c’est une grande partie de la solution.

Il n’y a souvent pas ou plus de problèmes « techniques » quand la parole est portée par un individu conscient de lui-même, à la fois de ce qu’il représente pour les publics auxquels il s’adresse comme des situations auxquelles il doit s’adapter. Une forme de « pleine conscience » qui, à défaut de pouvoir faire disparaître les a priori ou les discriminations, permet au moins de faire face avec plus de force à des situations professionnelles délicates et de s’exprimer sans que ses fragilités ne nuisent à la qualité de ses messages.

Cette approche qui allie expression et story telling, nous l’avons affinée avec les publics que nous avons accompagnés au départ de notre activité : De jeunes salariés et responsables politiques, issus de milieux populaires, des femmes et des hommes issus de la fameuse « diversité », managers ou élus qui avaient largement dépassé le stade de la seule extraction sociale. Leurs enjeux étaient et sont toujours de pouvoir continuer de progresser dans leurs carrières et de construire leurs projets professionnels, comme tout un chacun ! A la seule différence que pour eux, la conscience du plafond de verre les a incité à renforcer les outils personnels dont ils disposaient pour s’imposer. Au premier rang desquels figurait la prise de parole.

Pour nous, face à ces publics, il était impossible d’avoir une approche purement technique. Se limiter à faire travailler la gestuelle, le débit de parole ou la posture à quelqu’un pendant 20 ans ne servira à rien si la personne concernée vit une situation dans laquelle son parcours tout entier est une série de combats âpres et silencieux pour imposer ce qu’elle fait dans un milieu qui ne regarde que ce qu’elle est.

Dans tous les cas, poser sur la table le sens de son parcours, « qui je suis face aux situations auxquelles je m’adapte », et comprendre comment franchir et s’affranchir des barrières, est un travail utile et porteur pour tous ceux qui souhaitent avancer et utiliser leurs expressions comme des vecteurs d’efficacité.

Paradoxe apparent, c’est en faisant revenir nos clients sur ce qu’ils sont que nous pouvions les aider au mieux à se détacher du regard des autres, ou plutôt de l’image qu’ils s’en faisaient, et qui avait fini par étouffer, comme c’est souvent le cas, l’énergie et le dynamisme dont ils faisaient naturellement preuve dans d’autres cadres.

Travailler sa technique, une fois les enjeux posés et réfléchis, ce n’est pas commencer à travailler la prise de parole. Cela a déjà commencé dès que l’on s’est posé la question de « pourquoi je parle ».

Au final nous avons constaté une chose, en forme de rappel : les plafonds de verre, les discriminations ou la défiance ne créent pas seulement des « victimes », cela fait naître aussi de formidables challengers dans des milieux professionnels ou politiques qui ont, en France comme ailleurs, du mal à évoluer ou à se renouveler.

Cette friction entre la volonté des individus, l’affirmation de leurs ambitions ou de leurs projets, et des milieux rétifs au changement ou profondément grégaires, fait souvent naître une force délicate à maîtriser mais extrêmement opérante quand on arrive à en faire levier.

Cette friction ne se révèle bien évidemment pas qu’avec les publics socialement « spécifiques ». Tout le monde ou presque pourra à un moment donné de sa vie ressentir le besoin de franchir un palier dans l’affirmation de sa personnalité et de l’expression que l’on en fait. Et ressentir dans le même temps les freins pour y parvenir…

« S’exprimer », de façon solide et sincère, est une des conditions universelles de l’émergence, c’est à dire du passage d’un stade à un autre, d’une situation que l’on souhaite voir changer à une autre ressentie ou reconnue comme un progrès ou un aboutissement.

Emerger, dépasser son cadre d’origine ou se réinventer une fois son sommet atteint

L’expression n’est qu’un rouage de ce processus, mais il est souvent le rouage le plus visible, parfois même le plus marquant. L’expression est en outre, c’est sans doute le plus réjouissant, une richesse potentielle commune à tous les individus. Pour cette raison, nous abondons avec d’autres dans l’idée que la prise de parole devrait aussi être un objet d’éducation nationale, c’est à dire une matière scolaire commune à tous. Dans un monde post-industriel qui perd petit à petit ses anciens repères et peine à en retrouver de nouveaux, s’exprimer et donner du sens par son expression devient essentiel.

Depuis les premiers accompagnements que nous avons effectué en Seine-Saint-Denis et dans d’autres territoires socialement marqués, nous avons poursuivi nos travaux auprès de publics toujours plus variés en conservant au final la volonté d’interroger les parcours pour renforcer l’expression. Il pourra nous être reproché d’apporter aujourd’hui la même considération aux personnalités publiques de haut vol qu’aux salariés des PME. Pourquoi questionner un parcours professionnel d’une personnalité bien en place après tout ? Justement, questionner sa propre histoire à tout moment et surtout la manière dont on la raconte permet de faire le point et d’ajuster son expression en fonction des enjeux réels.

C’est un peu comme dans la saga Rocky, l’histoire de ce boxeur amateur incarné par Sylvester Stallone, qui devient champion du monde des poids lourds mais perd son titre sitôt qu’il oublie ses fondamentaux. Quand on ne sait pas ou plus ce qu’on fait sur un ring, il est probable que l’on finisse KO.

Comme le dit le très joli titre de l’ouvrage de Bertrand Périer, « La parole est un sport de combat ». Chaque personne qui s’exprime publiquement mène ce combat à sa manière, selon ses origines ou son histoire personnelle.

Quand on forme ou que l’on coache des gens qui ont des défis sociaux à relever en plus de défis personnels inhérents à tout le monde, on ne peut bien évidemment pas considérer l’environnement professionnel de ces personnes comme autre chose qu’un ring de boxe. Non pour inciter à la conflictualité mais bien pour donner une confiance et faire naître une conscience permettant de jauger autant ses forces que celles de l’adversaire. Ici, l’adversaire n’est pas une personne ou un groupe de personnes mais un ensemble de représentations et d’images partagées entre celui qui s’exprime et ceux qui reçoivent les messages. Celui qui sait faire levier de ces représentations pour les retourner à son avantage a gagné.

Il était important pour nous, communicants, coaches et formateurs, de suivre des parcours marqués par une complexité sociale objective, d’épauler de jeunes personnalités qu’on n’attendait pas forcément aux places qu’elles occupaient et qui avaient besoin d’une solidité dans la forme afin de ne pas être trop facilement attaquées sur le fond. C’était l’idée de faire de notre travail un outil réellement utile sur le plan personnel pour nos clients mais avec une dimension sociale également.

Aujourd’hui, dans la multitude de profils que nous accompagnons, le facteur social finit toujours par revenir quelques soient les origines de ceux qui nous mobilisent. Bien sûr, tous nos accompagnements ne sont pas des réflexions profondes sur les parcours, mais il est rare, y compris pour une personnalité publique, une célébrité même, que le besoin de repenser sa façon de s’exprimer n’engage pas un petit travail de fond, au moins pour se rappeler du pourquoi « on est arrivé jusqu’ici ».

C’est le principal enseignement de ces premières années de travaux que nous avons mené sur les enjeux de l’expression communication :

L’émergence est un enjeu potentiellement renouvelé au cours d’une carrière. Il y a l’émergence de son statut initial, celle qui fait qu’on veut progresser professionnellement ou socialement par rapport à sa situation d’origine… « réussir » comme on disait avant… et puis il y a la notion d’émergence pour ceux qui même arrivés à des fonctions ou des rôles sinon confortables en tout cas « sécurisant » ont besoin ou souhaitent se réinventer, franchir un nouveau palier. Le franchissement de nouveaux caps induit souvent une manière renouvelée de s’exprimer, même pour des profils « installés ». Et ce n’est d’ailleurs pas forcément plus aisé pour eux : très naturellement, la force d’une expression qui a porté un individu vers un statut peut être la faiblesse principale qui l’empêche de se projeter ailleurs. Ici, émerger revient à se réinventer, mais toujours en partant « de soi », de son histoire et de sa personnalité.

L’ère numérique accélère la prépondérance de la parole

Quand nous avons commencé notre collaboration avec Anaïs Coq, nous souhaitions démontrer le ressort utile que présente une expression maîtrisée notamment pour des publics ayant à affronter des blocages ou des discriminations. En fait, 7 ans plus tard, alors que commence à se diffuser l’idée que la prise de parole pourrait apporter un correctif utile à certaines impasses sociologiques, cela nous semble déjà une idée dépassée.

La transition numérique de notre société a déjà des effets induits sur la communication personnelle des individus. Le pitch, la key note ne sont pas seulement des formats de prises de parole « à la mode ». Derrière le pitch se joue l’investissement pour une startup, derrière la keynote se joue l’adhésion à des systèmes de valeurs portés par des marques ou des personnalités. Les réseaux sociaux, de Facebook à YouTube regorgent de vidéos-déclarations touchant des masses de publics encore jamais atteintes. L’une des règles de ce nouvel environnement est de s’affranchir des barrières ou des étapes traditionnelles qui menaient vers ces publics de masse tout en projetant la parole sur des quantités de gens inimaginables il y a encore 10 ans.

Comme l’imprimerie puis l’audiovisuel ont permis aux idées de se déployer, les outils de l’ère numérique, smartphone en tête, donne une nouvelle échelle à cette capacité de diffusion. Et tout le monde aujourd’hui, particulièrement dans les générations « digital native », a conscience de ce phénomène, aussi bien de son ampleur que de l’impact d’une parole bien distillée.

Nous sommes donc à un tournant dans les métiers qui nous concernent. Alors que l’on commence tout juste à envisager la prise de parole comme un outil social et professionnel inclusif, une sorte de compensation des carences de notre système social, il faut déjà revoir cette vision des choses :

Pour tous ceux qui vivent des situations de discriminations ou simplement se sentent freiner par la fragilité de leurs expressions, la prise de parole doit d’ores et déjà être l’outil sur lequel ils s’appuieront, non pour réussir dans des métiers qui n’existeront plus pour la plupart d’ici 20 ans, mais pour être capables de s’affirmer dans les situations fluctuantes auxquelles ils feront face dans un monde où le changement est devenu la norme.

Au fond, cette transition dite numérique a au moins un mérite : elle remet un peu plus les individus à égalité en ce sens que dans la compétition professionnelle, à compétences égales, la force de l’image de marque d’un individu pourra faire toute la différence. Peu importe ce qui constitue cette force, de la personnalité expansive à celle plus mesurée, la maîtrise de son expression en sera le principal vecteur.

L’éducation des jeunes élèves à la prise de parole est d’autant plus importante dans la société qui s’annonce. L’école, quelle que soit la forme qu’elle prendra au XXIème siècle, devra faire de ce sujet un enjeu primordial. Savoir lire, écrire, compter… et s’exprimer.